Edouard Boubat 1954

Passer le gué.

(parabole)

 Élèves: «  On vous aime,  madame ! Vous nous écrivez, c’est sûr ? »

 Collègue: «  Je t’embrasse ma cocotte ; prends soin de toi ! On se téléphone,  d’accord? »

 Elle: Vous ne m’accompagnez pas un bout de route ? je vais passer le gué. 

 Élèves:  Madame, on a cours à 13 : 30, on peut pas 

 Collègue: Tu s ais que j’ai encore des notes à rentrer et ma synthèse à faire…J’ai mon conseil demain soir. 

 Elle: Alors, je vous embrasse… 

Elle s’engage,  bas de pantalons remontés   à l’endroit de la rivière où l’eau affleure les gros galets ;  empruntée.Elle a levé sa robe de départ, l’a roulée avec, à l’intérieur, son téléphone et les lettres nombreuses de ses élèves, petits mots doux et apaisants qui parlent d’une carrière riche de liens.

Elle prend appui sur les galets, mais son pas est hésitant; soudain, elle trébuche et lâche la robe roulée qui contient ses repères…Elle voit un pêcheur.

 « Hé l’homme ! Monsieur ! Monsieur ! »

L’homme n’entend pas…Au fil du courant, les petits papiers s’éparpillent sur l’eau, la robe est emportée et le téléphone, perdu. Elle lève les yeux pleins de colère ou de peine ; le soleil est chaud, mais il n’est plus depuis longtemps à l’aplomb. Puis elle s’accroupit et se met à  observer l’eau et ce qui se passe sous le courant…

« Mais ce sont des alevins…. Et ils ne sont pas sauvages ; ils n’ont pas peur ; ils regardent tous dans la même direction ; on dirait une classe ! »

Elle se retourne d’un bond ; une truite énorme, bleue comme le mystère, grise comme l’expérience, dorée comme l’espoir, a sauté près d’elle

 « Waouh, la belle ! t’es plus très jeune, toi mais que tu es agile et pleine de force ; je t’attraperais presque , pas farouche du tout ! Si je parvenais à cette aise comme toi ! Ne va pas rôder par là-bas ; il y un pêcheur hargneux qui   t’en veut ! »

Elle se penche, prend un galet qui lui parle ; il a la forme d’une flèche indicatrice, de celles qui vous montrent le chemin qu’il faut prendre sans se retourner ; elle le caresse, pensive)

« Quelle route tu sembles m’indiquer de ton doigt de marbre ?

 (Elle observe la rive qui l’attend; il est doux, ce galet, et elle le  met  dans son tee – shirt entre les seins, là où elle a  déposé sa montre, seul objet qui la rattache au monde qu’elle vient de quitter. Puis, elle trouve un autre  galet, vert et  en forme de cœur. )

 « C’est un cœur, parfait et gonflé…On dirait de la malachite ; j’ai lu quelque part que c’est bon contre le stress, la déprime…Quand j’ai quitté mon ancien collège, ma classe m’avait offert un stylo plume en malachite, mais… Je ne sais plus où il est. »

 ( Elle  en prend un troisième, rond comme un globe terrestre ; elle le roule sous ses doigts)

 « Roule ta bille ! c’est ça qu’il me dit ! »

 Un bois flotté est arrêté par son pied gauche ; elle le prend ; une perfection de tour de Babel, bien propre, roulée depuis longtemps par le torrent…Elle fredonne)

        « Et j’ai mis pierre sur pierre, entre terre et ciel,

        et j’ai construit de mes mains la tour de Babel »

 « Madame ! Ouh ouh, Vous avez besoin d’aide ? »

« Ah c’est vous ? depuis que je vous appelle ! J’ai vu votre salabre et je voulais que vous m’aidiez à récupérer mes petits papiers ; c’étaient des souvenirs, MES souvenirs, vous ne comprenez pas ! Et puis, il y avait mon téléphone et ma robe de fête ! »

 «Vos souvenirs ? Ah… Mais vous en aurez d’autres ; écoutez, vous me parlez, je vous parle, c’est un souvenir qui naît ; ils se fabriquent tout le temps les souvenirs ! »

« Vous avez l’heure ? »

(Il lève la tête et cherche le soleil)

 «  TROIS HEURES VINGT sans doute. »

( elle cherche sa montre  et vérifie) 

 « Vingt cinq ;  comment vous le  savez ? »

 « Tous les jours je marche et j’observe , je cherche et j’apprends ; ainsi, le soleil, il y a longtemps que midi est passé ; son parcours touche à sa fin  mais dans ce moment de sa course il nous permet de vivre mieux. »

  • « Vous le pensez vraiment ? »

 (  Elle regarde au loin devant elle ; il faut qu’elle sorte du gué ; elle  prend la main tendue, se sèche et remet ses chaussures)

– « Vous avez un téléphone ? j’ai perdu le mien dans la rivière. »

– « Non,  Madame.  Marchez, plutôt, et si vous ne savez plus où vous êtes, abordez les gens que vous rencontrerez ! Oh pas ceux qui ont un téléphone à la main-justement pas ceux-là !-ni ceux qui sont habillés de ville, ni ceux qui courent ; ils n’auront pas de temps pour vous ; mais,  si vous vous adressez à des personnes qui ont le sourire et le pas lent, qui ont les cheveux un peu comme les miens,  gris,  blancs, qui ont une silhouette un peu… Avachie avec quelques petites rondeurs, allez- y , parlez leur, ils vous aideront… Et puis appelez-moi si vous n’êtes pas trop loin ! ».

– « Vous me répondrez cette fois ? »

– « ………….. »

« Au revoir Monsieur, vous m’avez dit des choses réconfortantes.

( Elle regarde droit devant elle et se met à marcher d’un pas courageux ; elle marque une pause, se retourne pour scruter l’autre rive, réfléchit, puis lentement, son regard cherche la silhouette du pêcheur ; il est assis  et semble ne rien faire d’autre que penser)

« Monsieur ! MON-SIEUR! »

(l’homme l’aperçoit et se met debout)

« MERCI  MONSIEUR, MERCI !!! »

( l’écho reprend dans la vallée tant la voix est forte et sûre)

«  SIEUR-SIEUR….SI-SI…sieur-sieur…si-si…)

Pour Michèle Rocchini.

 Du bon usage de la « RETRAITE ».

Élisabeth Groelly à Michelle Rocchini. , Cabriès, Martie Mauron,  le 27 juin 2008