Le voilà donc, ce texte triste qu’il ne faut surtout pas lire devant un public…

 

BLÉS BLONDS, BLÉS NOIRS (Hommage à Louis Pergaud, La guerre des boutons)

Devant son école, petite, humble, fermée pour lui depuis si longtemps, le temps est incertain, c’est le mois de juin ; j’y suis venue exprès et de loin ; j’attends l’ouverture des lieux devenus Musée ; on tarde à arriver…

Une balade dans les blés déjà hauts ; ils dansent. On a commencé à faucher la partie haute du champ ; un autre de ses espaces est écrasé et les blés gisent, blonds et à presque maturation, couchés ; on ne pourra rien faire pour eux. Pas plus que l’on n’a fait pour les hommes du 166ème RI, étendus et tout gris dans un champ improbable souillé par les pluies de printemps.

Louis Pergaud, le maitre de l’école, y dort depuis longtemps.

Mon esprit curieux convoque d’autres lieux. La Woëvre, en Meuse, où le ciel plombé s’écrase comme en 1915 sur les corps déchiquetés qu’on ne reconnaîtra pas. Où est Louis dans cette bourbe infâme ? Où est le jeune maître à la fine moustache qui attendait, derrière le carreau, les élèves dépenaillés pour s’être trop battus ? Les Longeverne, les Veirans, tous siens pourtant.

Où est sa sépulture dans les champs de Marchéville où la noirceur du ciel s’oppose à l’aquarelle douce que mes yeux voient, devant la petite école. Temps différents, lieux devenus paisibles… le blé blond attend la moisson d’ici, à Belmont du Haut-Doubs. Là-bas, pour le grain, 1915 n’aura pas été une bonne année. Trop de sang versé ; celui de Louis et des plus grands de sa classe, Lebrac, fouine rusée…Camus… La crique ; il aura noirci la terre pour que l’on s’en souvienne.

Blés bonds, blés noirs qui se moquent aujourd’hui des sols contrastés de la terre de France.

Élisabeth Groelly, janvier 2016.